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N° 116 - Oct 2018

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60e Anniversaire du déclenchement de la Révolution

Un idéal national, une révolution historique

Le chahid Mostefa Benboulaïd

Par El-Yazid DIB



Ce héros naquit le 5 février 1917 à Inerkeb, en amont de la commune d’Arris. A quelques encablures de Nara. Son père M’hamed ben Ammar, maître en littérature arabe, et sa mère Aberkane Aïcha, digne héritière foncière, le voyaient déjà en compagnie de sa fratrie faire quelque part une certaine différence. L’enfant grandit dans des conditions ordinaires. A Batna, il eut à exploiter trois lignes de transport interurbain, comme il fut nanti par le travail et l’abnégation à l’exploitation de grandes surfaces de terre agricole sises à Foum Ettoub, Tazoult, Afra, Arris, en plus d’une minoterie à Oued Labiod. Avec tout ce confort matériel et cette aisance sociale, la vie ne semblait pas juste aux yeux de cet enfant intrépide. L’instinct de liberté et d’indépendance faisait déjà son lit dans la conscience du futur lion des Aurès. Le destin l’envoyait vers les pérégrinations. C’est en 1937 et à Metz que s’est forgée la véritable vision de l’autre monde, tout à fait contraire à celle d’Arris. Il y connut entre autres la haute perception de la dignité et de l’honneur, pour avoir été un syndicaliste avéré. Il fut à l’orée de ses vingt années, fort, beau et affable et n’avait pas encore goûté aux délices du sentiment que provoque la paternité. Il convolera en justes noces en 1942, et aura comme épouse une fille tout aussi belle et affable. De cette union, naquirent six fils et une fille. En fait, il sera quelque temps après le père de tout un peuple. Ses fils et sa fille se confondront dans la multitude nationale. Quelle fut cette motivation qui l’emmena à laisser une jeune famille, une prospérité commerciale et une aisance patrimoniale, pour initier et prendre les devants du combat qui ne sera que rédempteur et libérateur ? Quelles furent les limites qu’il pensait faire entre l’attachement naturel à sa micro-famille et l’exaltation irrésistible qui le prit à mettre en danger sa vie et le bonheur matériel en qui il ne voyait qu’un décor superficiel en face de l’emprisonnement qui étouffait son pays, éclipsait ses us et coutumes ? Cette culture de liberté aurait creusé davantage son chemin dans les arcanes fortifiés du jeune Mostefa, déjà en 1944 où il excellait à jouxter entre le savoir et les affaires. Au brillant négociateur, élu de la corporation des commerçants dans sa localité, se joignait l’érudit, l’intellectuel président de l’association locale de Djamiat el oulama el mouslimin.
 A partir de 1950 à travers tout le pays, «l’Organisation Secrète» commençait à connaître les affres du démantèlement. Néanmoins grâce à la clairvoyance de l’homme dans le choix des hommes, le bastion des Aurès ne fut jamais découvert et demeura dans un secret éternel. Le futur héros ne rechignait pas par-devant les besognes d’envergure révolutionnaire, et organisa un front pour la défense des libertés, auquel se joignirent toutes les formations politiques en vue de rendre publiques les atrocités criminelles françaises. Il aurait défini la révolution tel un amour pour les autres, le sacrifice tel un don. L’ingéniosité militaire ne pouvait s’extraire de cet homme, dont le séjour vers la fin de l’année 1938 à Sétif, dans une «obligation militaire», ne faisait que confirmer son aptitude à la réception des sciences de la guerre. Incorporé dans la Brigade 11 de l’infanterie à Béjaïa, Mostefa aura à user de toute son intelligence pour contenir les valeurs d’un apprentissage militaire qu’il saura mettre en évidence dans un proche avenir. De là, il est muté dans la localité de Sétif. Un autre lieu qui sera plus tard connu par un indescriptible massacre, à Sétif. Les massacres du 8 mai 1945 sont perçus à cette époque comme un précurseur final de la libération nationale.
Et vint le 1er novembre 1954 ! Une amorce à un accomplissement. A Ichmoul, non loin de Dachrat Ouled Moussa, à proximité d’Arris, une habitation encore intacte à son état eut à servir au fameux regroupement devant agir sur plusieurs opérations la veille du 1er novembre 1954. C’est là, dans cette maison, faite de pierre, de troncs d’arbres en guise de poutres et de poteaux, de parterre en terre battue que Benboulaïd supervisait et traçait les objectifs stratégiques du déclenchement de la révolution. 350 hommes y étaient stationnés.
 Ces hommes, tous acquis au grand idéal devenu sacro-saint de vouloir libérer le pays du joug colonial, furent cantonnés dans cette bâtisse, un certain temps avant l’assaut final et rédempteur. L’élan national révolutionnaire est déjà en marche. La France abasourdie voyait son mythe d’invincibilité se détruire crescendo. L’homme qui, au nom d’un peuple, avec cran et bravoure, commença à abîmer les parois de la République française et par qui la chute arriva fut arrêté le 11 février 1955, a Ben Guerdan, à la frontière tuniso-libyenne. Une photo le montre, prisonnier plus heureux que ne le sont, inquiets, ses geôliers. Il fut conduit à la prison centrale de Constantine. L’air qu’il y affichait traduisait intensément le grand projet que son esprit vivace et son cran tenace entretenaient et soutenaient par le bruit du silence. Un matin du 24 septembre 1955, toute la France coloniale est électrocutée. Benboulaïd s’est évadé de la prison. Cette forteresse, connue pour sa stricte rigueur et sa célébrité de fort impénétrable, venait de perdre par cet acte spectaculaire toute sa notoriété. L’évasion, diffusée comme une traînée de poudre, en mettant le régime carcéral en pleine déroute, avait permis à la révolution de reprendre de plus vif ses lettres de noblesse. Les phases de préparation et d’exécution de cette action, s’assimilant à un refus de résignation, démontrent en conformité avec l’évidence, l’esprit sagace et adroit, que la force d’un chef se confine dans l’abnégation. Le héros regagnant son maquis redonnera plus de tonus à l’action armée en organisant la «bataille d’Ifri Bleh» dans la région de Ghouffi auprès de la localité de Ghassira. C’était le 13 janvier 1956. Peu après, à moins d’une semaine, un autre accrochage, l’ultime, eut lieu sous son commandement sur les hauteurs de Djebel Ahmer Khadou à Ghar Ali Ben Aïssa. C’était le 18 janvier 1956. Comment ne pas s’interloquer, en termes de management révolutionnaire, sur l’aptitude mobilisatrice (pouvoir réunir plus de 350 militants la veille du premier novembre 54), la capacité énergique et tactique (l’évasion fabuleuse de la prison) d’un esprit sain et saint que contenait un corps aussi sain et saint ? L’on ne défraye les chroniques, l’on ne brise les siècles que par la saga et la fable.
 La nuit du 23 mars 1956 clôtura une vie d’humain, mais au même moment vint naître pour l’éternité l’histoire d’un homme exceptionnel. Mourir à moins de 40 ans, faire déclencher un soulèvement des plus glorieux dans l’annale historique des luttes populaires, n’est qu’un signe de la providence pour une prédestination de grand privilège divin. L’homme, l’être, l’enfant d’Arris succomba dans une nuit froide, pluvieuse et où les rafales du vent déchiraient la quiétude sidérale des lieux.

Les compagnons de Benboulaïd
Ils sont peu bavards. L’illumination que dégagent les yeux encore vigilants de ces héros est une autre preuve de la véracité de la… légende des Aurès. Ils mesurent lourdement les paroles. Conscients de la haute responsabilité narrative et testimoniale quant à la portée d’une quelconque déclaration sur l’histoire du mouvement insurrectionnel, ces moudjahiddine de la première heure estiment parfois, nous semble t-il, avoir compris que l’Histoire est le produit éternel, définitif et inaltérable de tout un ensemble de faits et non d’une position personnelle ou d’un récit individuel. Nos interlocuteurs sont la modestie même. Celle-ci prend son apparence dans la sincérité des propos que confirme le regard serein et puise son authenticité dans la justesse du mot et du comportement que légitiment la mesure, la décence et la simplicité. Chez ces hommes-là, le souvenir, croit-on savoir, n’est pas un défilé d’images et de séquences rattachées à un passé lointain. Il n’est qu’un vécu, toujours omniprésent. Réel et référentiel.
E. Y. D.



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