Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 115 - Août 2018

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Contribution

L’Algérie terre du dialogue

L’Émir Abdelkader et le dialogue des civilisations

Par Mustapha Cherif,



L’Émir a compris que l’épreuve de l’existence est liée à la question du respect du pluralisme. De notre compréhension de ce qu’est l’humanité et de notre comportement vis-à-vis des autres dépendent le devenir, le développement et la souveraineté. Depuis cette épopée jusqu’à celle de la glorieuse Révolution de Novembre et à la politique extérieure depuis l’indépendance, l’Algérie ne cesse de contribuer à défendre le droit des peuples et à apaiser les relations internationales. 

Respect du pluralisme
Face à la diversité, l’Emir Abdelkader a mis au cœur de sa foi, de sa mission et de sa vocation, le dépassement de la diversité, des divergences, le respect des différences et la fondation de la civilisation, de la cité juste. Il abordait la diversité des formes et le vivre ensemble, en sachant que la culture n’a de sens que si elle est arrimée au bien commun. La coexistence, le respect des différences entre les cultures et les religions et la recherche de la symbiose, par le dialogue, passionnaient l’Émir : « Si venait me trouver celui qui veut connaître la voie de la vérité… je le conduirais sans peine jusqu’à la voie de la vérité, non en en le poussant à adapter mes idées, mais en faisant apparaître la vérité à ses yeux… » Sa méthode repose sur l’écoute et la pédagogie des arguments pour transformer la relation.
Savant et guide, il se voulait exemplaire pour le rapprochement entre les peuples, les communautés, les groupes humains. Sa position découle du sens profond du Coran, de la voie mohammadienne, de la gnose véritable et des grandes traditions humanistes. Il s’agit de l’ihsan, du bel agir, cela n’a rien à voir avec une quelconque forme de subjectivité, de charité ou de sentimentalisme. Il a réalisé l’expression de la chevalerie initiatique : «Je suis toi », et plus encore « Ni toi, ni moi, mais Lui ».
Dans le domaine de la connaissance et de l’action, il puisait dans la confluence de plusieurs sources soufies, remontant au Sceau des envoyés. Il représentait le réfèrent national spirituel, fondé sur le fiqh de Anes Ibn Malek, le code de vie de Achaari et la voie de Junayd.  En même temps, il se préoccupait des sciences et du progrès technique, de savoir et de connaissances, pour éduquer la société.
Son livre majeur Le livre des haltes (kitâb al-mawâqif) reflète sa pensée profonde. La nécessité d’appréhender la diversité comme richesse, de protéger la liberté de culte, la liberté de conscience et la dignité humaine constitue à ses yeux le devoir majeur. L’Émir confirme que le respect de la liberté de pensée et de culte est l’un des fondements de l’Islam ainsi que le montrent avec clarté des versets décisifs du Coran, comme celui-ci où Dieu dit : «Qui le veut croit et qui le veut mécroit » (Cor., 18 :29) et «Pas de contrainte en religion, la bonne direction se distingue de la mauvaise » (Cor., 2 :256) et « Si Dieu avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté, mais il a voulu vous éprouver par le don de la différence, courez les uns les autres vers les bonnes actions, Dieu vous expliquera un jour les raisons de vos divergences ».
 Il précise que le Coran avertit l’humanité, pour la dernière fois, sur le sens ouvert du monde, de la vie et de la mort, afin de responsabiliser, et chacun y répond selon sa conscience: « Dis: “Je vous avertis par ce qui m’est révélé. Les sourds, cependant, n’entendent pas l’appel quand on les avertit” » (21-45). « Dieu guide à sa Lumière qui Il veut », « Tu n’es pas chargé de les oppresser, mais de les avertir », et « Nous t’avons créé miséricorde pour les mondes » « Nous ne t’avons envoyé à l’ensemble de l’humanité que pour porter l’annonce et donner l’alarme. Mais la plupart des hommes ne le savent point. » (34-28). Il enseignait que le respect de la diversité des nations et des traditions conduit à la reconnaissance mutuelle.
 C’est pour cette raison que pour l’Émir la guerre n’a de validité qu’en cas de légitime défense et dans les situations extrêmes pour rétablir la paix. Dans les mawâqif, tels que le n°69 et le n°71, l’Émir démontre que le «Grand combat» est celui que mène l’individu contre ses propres faiblesses et à être juste à l’égard d’autrui, conformément à la parole du Prophète : «En vérité, j’ai été envoyé pour parfaire les nobles comportements. »Tout croyant doit protéger le droit de pratiquer librement le culte : «Si Dieu n’avait pas repoussé certains hommes par d’autres, les ermitages, les temples, les lieux de prières et les mosquées où l’on invoque beaucoup le Nom de Dieu auraient été détruits … » (22-40)
Sans pour autant réduire l’approche au nivellement, au syncrétisme et au relativisme, il écrit « La religion est unique » (Lettre aux Français). Selon l’Émir,  la contemplation de Dieu peut être vécue dans tous les actes de l’existence et toutes les croyances. Son mawqif 246 s’ouvre par cette Parole coranique: «Et dites : nous croyons en ce qui nous a été révélé, et en ce qui vous a été révélé, et notre Dieu et votre Dieu est Unique, et à Lui nous sommes soumis » (Coran, 29,46).
Lorsque l’évêque d’Alger écrira une lettre à l’Émir pour le remercier d’avoir sauvé des milliers de vies humaines, celui-ci explicite sa vision et critique l’extrémisme au sein de sa communauté: «Le bien que nous avons fait aux chrétiens n’est autre que l’application de la Loi de l’Islam et le respect des droits humains. Car tous les hommes sont la Famille de Dieu, et le plus aimé de Dieu est celui qui est le plus utile pour Sa Famille. Toutes les religions – depuis Adam jusqu’à Muhammad – s’appuient sur deux principes : affirmer la Grandeur de Dieu – et se montrer clément vis-à-vis de Ses créatures, tout le reste n’a pas de grande importance. La Loi muhammadienne – parmi toutes les autres Lois – est celle qui accorde le plus d’importance au respect, à la miséricorde et à la clémence, et tout ce qui concourt à la concorde et s’oppose à la discorde. Mais les adeptes de la religion de Muhammad ont oublié cela et Dieu les a égarés : leur rétribution sera conforme à leurs actions. »1 

La méthode
L’Émir a traduit avec force la méthode coranique et prophétique en ce qui concerne le dialogue. S’ouvrir et dialoguer de la meilleure façon est une instruction claire: «Dites aux gens de belles paroles. » (2-83) et : «Appelle les gens par la sagesse et la bonne exhortation à la Voie de ton Seigneur et discute avec eux de la meilleur façon qui soit. » (16-125), « Venez à une Parole commune… », «Et que la rancune pour une communauté  ne vous incite pas à être iniques : soyez équitables, cela est plus proche de la piété» (Coran, 5:8). En même temps, il savait que le Coran recommande la vigilance, afin de ne pas être otage de l’autre, ni se laisser entrainer dans des polémiques stériles et le prosélytisme: « Tu ne seras agréé ni des juifs ni des chrétiens que lorsque tu auras suivi leur confession... » (2-120)
 En respect de la ligne du juste milieu, l’Émir appelait à préférer l’unité, le vivre ensemble, l’interprétation tolérante, ouverte, clémente, car Dieu Lui même dit qu’il n’est pas venu imposer des lois insupportables, mais ce qui est aisé pour tous. Comme tout texte, le discours coranique, Parole subversive au sens noble, est sujet d’interprétations sur divers points, selon les époques, les circonstances et la sensibilité de chacun. Pour l’essentiel, il est clair, immédiatement compréhensible, sans ambiguïté, ni doute ni difficulté particulière.
 Dans ce sens, l’Émir affirmait avec raison que le Coran se veut un Livre qui  rappelle, confirme et ensuite dépasse et non pas annule les différentes étapes de l’histoire du Salut et des révélations antérieures. Le Coran se définit comme  rappel, confirmation, et récapitulatif des révélations antérieures : « Tous les récits que Nous te rapportons sur les prophètes sont destinés à raffermir ton cœur. Tu y découvriras la vérité ainsi qu’une exhortation et un rappel à l’adresse des croyants » (11-120). Ce Livre des livres les rappelle, les ordonne, les commente et s’interprète lui-même. Il s’adresse autant aux musulmans, aux autres croyants, qu’aux incroyants.
Le Coran résume la méthode de la religion monothéiste et universelle. La foi est une affaire intime, privée, personnelle. Il appelle les musulmans à respecter la diversité comme richesse et favoriser ce qui rassemble et libère. L’Émir expliquait que le Coran indique que les révélations faites au Prophète de l’islam sont issues d’un «Livre » placé auprès de Dieu de toute éternité. Les feuillets d’Abraham, la Torah, les Psaumes et l’Évangile seraient les parties précédemment révélées à partir de cette Source divine commune.
En effet, l’islam fait référence à la Tradition primordiale « Din al-Qayyim » et à l’état primordial « Al-Insân al-Qadim », pour bien marquer que  « Dieu » s’adressa par diverses voies à tous les peuples, afin de leur permettre de réaliser leurs missions de « lieutenant » sur terre. Il s’agit de l’homme doué de liberté, de raison et de cœur, recentré, lié à la source de vérité, aux autres hommes et au guide impeccable, le Prophète, pour concrétiser la communauté médiane. L’Emir, comme le Prophète, fait du principe de la fraternité humaine et de l’unicité des humains, les fondements de la relation ouverte entre la communauté musulmane médiane et les autres nations. L’interconnaissance est la voie préconisée par la vision de la médianité pour produire du vrai. L’interconnaissance est condition de la coexistence.
Aux yeux de l’Émir, la reconnaissance du bienfait de la pluralité des races, des langues, des cultures, est une des sources de l’esprit universel et humaniste du musulman. Dans ce sens, elle fonde trois fraternités : celle entre tous les humains, celle entre les « Gens du livre », les monothéismes, les communautés abrahamiques, et celle entre les « musulmans » eux-mêmes. L’Émir défend un principe: l’islam tout en présentant son caractère parfait et final, se définissant la religion du « vrai », « dinu el haq » et la religion agréé par « Dieu », ne monopolise pas la vérité.
Pour l’islam qui est la voie de l’excellence, les autres voies spirituelles ont une part de vérité, même si elle est mêlée à des erreurs humaines. Pour le Coran, et partant pour l’Émir, la différence valide entre les hommes repose sur les critères liés à la piété et à la connaissance : « Le plus louable d’entre vous auprès de Dieu  est le plus pieux » (49.13) et « Ceux qui savent sont-ils semblables à ceux qui ne savent pas ? » Par-delà ces critères objectifs, les différences sont définies comme une épreuve et une miséricorde (mihna et rahma).
La piété n’est pas une forme, une apparence ou une gestuelle, mais une qualité, une vertu intériorisée. La communauté humaine la meilleure est celle qui, en définitive, réunira demain tous les vertueux, ceux qui accueillent et respectent autrui, protègent son intégrité et créent les conditions du vivre ensemble mondial. Aujourd’hui que tous les problèmes se posent en même temps, politique, économique, culturel, éthique, que la mondialisation est ambivalente, que le village planétaire transcende les frontières entre Orient et Occident, que les croyants sont interpellés et que la civilisation fait défaut, dialoguer, nous dirait l’Émir aujourd’hui, est doublement exigé, par fidélité à nos principes et par besoins.
Personne ne peut tout seul faire face aux défis communs et complexes de notre temps. Il n’y a pas d’alternative sage au dialogue, à l’interconnaissance et à la fraternité. Telles sont les leçons à retenir de l’Émir Abdelkader Al-Djazairi, notre modèle, dont le monde entier à tant besoin. L’Algérie terre du dialogue des cultures contribue au rapprochement entre les peuples.

Mustapha Cherif

Le professeur Mustapha Cherif, penseur algérien de réputation internationale, est lauréat 2013 du prix de l’Unesco pour le dialogue interculturel et du prix italien pour la culture de la paix.



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